J’ai été envoyé par la DCC comme prof de maths-physiques au sein du Lycée jésuite Saint-Charles Lwanga. Je n’avais aucune idée du type d’expérience qui m’attendait. Je voulais connaître autre chose que le monde parisien dans lequel j’avais toujours vécu… et je n’ai pas été déçu ! J’ai découvert à la fois l’Afrique sub-saharienne, un pays très pauvre, la soif d’apprendre de la part d’élèves en moyenne mieux formés que les bacheliers français actuels, une mission jésuite alors florissante, l’arrivée du pétrole dans un pays qui jusque-là avait été épargné, et un village de brousse avec ses traditions et sa langue Sarà, le « kundu » (balafon)…

J’ai eu la chance d’avoir du temps libre après mes cours, que j’ai d’abord consacré à visiter les prisonniers et prisonnières de la Maison d’arrêt de Sahr. Comment aider ces femmes enfermées et non séparées des hommes ? Certaines étaient violées, tombaient enceintes, mettaient au monde un enfant dans la prison, qui y mourait rapidement. J’ai passé du temps avec d’autres à chercher des solutions sans y parvenir.

J’ai ensuite fait une rencontre déterminante : celle des enfants de la rue de Sahr. Après un temps d’apprivoisement mutuel, nous avons vécu, mangé, nagé ensemble dans les eaux du Chari. Nous avons fini par construire (avec un ami tchadien, deux autres volontaires DCC et un ami jésuite) un centre d’accueil pour ces enfants, à Balimba, qui existe toujours. Ces enfants m’ont véritablement ré-évangélisé, en me faisant faire l’expérience d’une joie, d’une soif de vivre qui ne prend plus appui sur la richesse. C’est là qu’on entend en vérité l’exclamation : « Heureux les pauvres, le Royaume est à vous » !

Ce volontariat m’a permis de faire concrètement l’expérience qu’il est possible de vivre autrement, loin des repères que nous croyons indispensables. Ce ne sont pas ces repères-là qui nous transmettent la vie. Elle vient de plus loin, d’un mystère plus grand. Si je suis jésuite aujourd’hui, c’est certainement en partie grâce à cette expérience de volontariat.

Après mon séjour au Tchad, et avant de devenir jésuite, j’ai été consultant pour des banques d’affaires. J’ai alors refusé un poste de trader à Manhattan, par fidélité aux enfants de la rue. J’avais été si fortement heureux avec eux, à un niveau si fondamental, que je n’avais plus le droit de consentir à mener une vie « désordonnée ». Aujourd’hui, je me demande parfois si je suis fidèle à l’expérience tchadienne. C’est un critère important pour moi. Pour l’instant, je peux dire que oui : je crois qu’œuvrer comme jésuite, à mon humble niveau, pour que la recherche s’ouvre aux problèmes des citoyens, et pour que ceux-ci comprennent que les krachs financiers ne sont nullement une fatalité tragique, c’est une façon de transmettre à nouveau la joie du Royaume.

Gaël Giraud, jésuite, chef économiste à l’Agence Française du Développement
Dir. de recherches CNRS, membre du Centre d’Economie de la Sorbonne, du LabEx REFI (Régulation Financière) et de l’Ecole d’Economie de Paris.