Une expérience fondatrice

L’actualité a attiré notre attention sur la Centrafrique. L’épreuve que vit ce pays a ravivé en moi des souvenirs. J’ai du mal à comprendre qu’il ait été le théâtre de tant de violences. Pourquoi suis-je si attaché à mes frères et sœurs centrafricains ? Je suis parti en RCA il y a 40 ans, j’avais 20 ans. J’avais fini mon 1er cycle au grand séminaire de Dijon et je souhaitais vivre deux ans de coopération à la place du service militaire. La DCC m’a proposé le petit séminaire Saint Jean de Bossangoa, où j’ai enseigné les mathématiques.

L’accueil reçu, l’attention et la gentillesse des Centrafricains m’ont profondément marqué. J’ai fait, dans ma chair pourrait-on dire, l’expérience du « frère universel », d’une fraternité à travers et au-delà des différences culturelles. Ce qui nous liait, c’était l’estime mutuelle, l’amitié partagée. Tout était centré sur la relation à l’autre, toujours. On m’a cité cet adage marocain qui illustre mon vécu : « Le hasard (je dirais la Providence) vaut mieux que mille rendez-vous ». L’autre passe avant les projets ou rendez-vous. On organise le temps en fonction de la relation fraternelle et non l’inverse.

Ces deux années ont été déterminantes pour moi. Elles m’ont conforté dans la volonté de donner ma vie pour les autres et pour un Autre que je découvrais à travers eux. Car comment comprendre la fraternité si nous n’en percevons pas son auteur, Celui qui l’a permise, sa source ? À mon retour, l’appel à devenir prêtre s’est confirmé. S’est alors creusée en moi une disponibilité à cet appel.

J’aurais aimé retourner en RCA, mais les circonstances, les ministères confiés, ne l’ont pas permis. Je m’y suis rendu 30 ans après mon retour, fin 2008. Je devais accompagner mon évêque, Mgr Lacrampe, dans une visite pastorale prévue pour les 50 ans de présence de deux congrégations religieuses du diocèse de Besançon. J’y allais avec un « secret » récent : j’avais accepté l’appel à devenir archevêque de Chambéry, évêque de Maurienne et de Tarentaise. J’ai vécu cette visite comme un retour aux sources, une retraite, comme si le Seigneur me faisait un cadeau tant espéré, au moment où ma vie basculait.

Aujourd’hui encore, je reste étonné devant l’impact qu’a eu pour moi cette expérience. Elle est inscrite au plus profond de mon existence. Je remercie souvent le Seigneur et mes frères et sœurs centrafricains. J’aime encourager les relations entre Églises-sœurs, fondées sur des relations d’estime réciproque, à travers lesquelles chacun s’ouvre à l’autre et reçoit de lui, quelles que soient sa situation, sa culture, son histoire. En Savoie, nous vivons des liens privilégiés avec l’archidiocèse de Ouagadougou au Burkina Faso – celui qui y a apporté l’Évangile, Mgr Joanny Thévenoud, est savoyard. J’aimerais les développer avec la RCA et le diocèse de Bossangoa, fondé par des capucins de la Province de Savoie. L’actualité m’invite à le faire car lorsque nos frères et sœurs souffrent, nous souffrons avec eux.

Lorsque je perçois le besoin de fraternité et d’écoute de notre société, le besoin de débat, je me sens en phase avec cette attente. J’aimerais inviter beaucoup de personnes à partir quelque temps en Afrique pour toucher du doigt la fraternité univ

Mgr Philippe Ballot,
Archevêque de Chambéry, Évêque de Maurienne et de Tarentaise.