J’étais d’abord destiné au Cambodge, où je devais rejoindre une fraternité monastique et enseigner au lycée français de Pnom-Penh. Mais la guerre dans ce pays à cette époque empêcha la concrétisation de ce projet, et l’on me proposa alors le monastère de Dzogbégan (Togo), où un frère de ma communauté était déjà parti en coopération ; j’y fus donc envoyé comme enseignant pour les jeunes frères africains et les stagiaires d’un centre agricole créé par le monastère.

J’entends encore, à mon premier réveil en terre togolaise, les battements des mains de deux petites filles qui dansaient en rythme dans la cour jouxtant notre maison. C’était l’Afrique de la joie, de la fête, de la convivialité… Je découvrais une société d’une extrême pauvreté et pourtant d’une vitalité débordante, une population aux prises avec les forces de la mort (misère, maladie, famine, dictature…) et pourtant respirant la joie de vivre. Les cohortes d’enfants grouillant partout contrastaient avec notre Europe riche mais vieillissante.

A Dzogbégan, je retrouvais la vie monastique telle que je la menais à Fleury, et pourtant si différente. En Afrique, le « vivre ensemble » est essentiel ; on aime la vie communautaire et on la soigne : travaux en commun, parties de foot ou de volley, réunions du soir et longues palabres où l’échange est plus important que la solution du problème, tout cela tissait la trame de la vie commune. Mais ces frères savaient aussi écouter : j’étais impressionné par l’attention de mes élèves et leur avidité de savoir ; il n’y avait pas de problème de discipline.

J’ai découvert en Afrique des hommes directs et imprégnés d’une sagesse ancestrale, souvent exprimée sur le mode du proverbe dont la lumineuse vérité met tout le monde d’accord. Certes, l’efficacité et l’organisation n’étaient pas leur fort, mais l’important en Afrique n’est pas tellement ce qu’on fait que la manière dont on le fait : est-ce que cela suscite ou non la vie ? Est-ce que cela favorise la convivialité ? J’ai découvert aussi une autre manière de vivre le temps  l’Occidental court après lui pour ne pas le perdre ; l’Africain le fait « , m’a-t-on un jour expliqué.

J’approchais aussi un milieu humain plus semblable à celui de l’époque de Saint Benoît, et donc une manière plus authentique de vivre sa Règle, y compris pour la pauvreté : j’ai connu des repas aux menus sommaires, des périodes où le prieur annonçait que la caisse était vide… Comment se plaindre, alors que tant de gens autour de nous ne mangeaient qu’une fois par jour. J’ai connu aussi la somptuosité de la fête où là, on ne lésine ni sur l’ampleur de la liturgie, ni sur la bonne chère I Ce long dépaysement m’a aidé à mûrir humainement et spirituellement, à élargir mon horizon et à relativiser les formes dans lesquelles j’avais vécu jusqu’alors. Qu’elle est belle, l’Eglise, quand elle est jeune et en pleine croissance ! Quand s’acheva mon séjour, les frères m’ont demandé de rester avec eux ; ce n’est pas sans serrement de cœur que je les ai quittés, et pourtant j’ai retrouvé avec joie ma communauté, je l’ai redécouverte avec des yeux neufs…

Aujourd’hui, devenu Abbé, cette expérience africaine m’est fort utile, car le centre de gravité du monachisme est en train de basculer dans l’hémisphère sud où sa vitalité est étonnante, et il n’a pas fini de nous provoquer pour inventorier à frais nouveaux notre propre tradition.

Un temps de coopération dans un pays en voie de développement est une expérience capitale qui, au seuil de l’âge adulte, peut marquer toute une vie. On y devient citoyen du monde et frère universel ; on y perd ses réflexes et son étroitesse d’esprit ; on y découvre des dimensions de son humanité que notre culture a pu laisser en friche ; on y pratique l’échange des dons, car le coopérant y reçoit plus qu’il ne donne. A l’heure de la mondialisation, je crois qu’un jeune qui a vécu cette expérience sera ensuite un agent privilégié de cette « civilisation de l’amour » que l’Eglise appelle de ses vœux.