Nous sommes partis en septembre 1990, juste mariées. Hervé avait 22 ans et moi 21 ans. Hervé rêvait depuis l’enfance de partir vivre et travailler à l’étranger, mais pas n’importe comment. Lorsque nous nous sommes rencontrés, il m’a fait partager son rêve, que nous avons alors intégré à notre projet de mariage. Nous avons été orientés vers la DCC par un ami prêtre de la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne). Nous avons deux profils professionnels très différents: Hervé est Technicien agricole, et à l’époque, je faisais des études de lettres. Il a été difficile à la DCC de nous trouver un double poste. Nous avons reçu un appel le weekend de Pentecôte 1990, pour nous proposer de partir dans un Foyer Internat au sud-ouest du Cameroun, qui accueille des enfants Bagyeli « Pygmées » pour qu’ils soient scolarisés. La mission était tenue par les Sœurs de l’Assomption. Il nous a été précisé tout de suite que ce poste était difficile tant au niveau du climat qu’au niveau des conditions de vie. Nous avons su aussi que le village de Bipindi où nous allions était à 70 Km de piste forestière de la ville la plus proche… Nous avons accepté néanmoins tout de suite (l’inconscience à 20 ans est parfois une force….).
Nous sommes arrivés à Bipindi en Septembre 1990, en pleine saison des pluies, pour la rentrée scolaire. Pas d’électricité, des lampes à pétrole, des pluies torrentielles, des moustiques, et la forêt à perte de vue…..un choc. L’accueil des enfants a été extraordinaire. Hervé était chargé du développement des cultures vivrières et de la palmeraie à huile qui permettait en partie d’avoir une petite autonomie alimentaire pour le Foyer (la nourriture des enfants provenait en grande partie du Programme Alimentaire Mondial). Il assurait aussi les études du soir, et l’animation avec les garçons, surtout le foot du dimanche. Pour ma part, initialement chargée des activités ménagères avec les filles du Foyer, je me suis retrouvée institutrice à l’école catholique du village où étaient scolarisés les enfants du Foyer. Il manquait un enseignant et les sœurs m’ont proposé de prendre en charge la classe de CP. J’avais aussi un groupe d’enfants en étude le soir. Nous passions en fait toutes nos journées avec eux, que ce soit pour l’école, pour les corvées ensemble, et pour les moments de jeux. Notre vie en brousse, pour éprouvante qu’elle était parfois, était rythmée par les chants, les rires et la joie des 80 enfants de l’internat.
Nous sommes passés par des moments de souffrance, de doutes, à cause de la chaleur et de l’humidité, du manque d’eau courante parfois, du palu que nous avons contracté malgré les traitements, des moustiques omniprésents, de la nourriture difficile à conserver, des fourmis carnivores, ou encore les petits rongeurs, nos « colocataires », qui partageaient notre habitation. Mais quand l’un de nous flanchait, l’autre prenait le relais, et nous avons ainsi traversé quelques épreuves, soudés.
S’il est une expérience fondatrice, ce fut bien celle-là !!! Nous avons vécu deux années extraordinaires avec les enfants et leurs familles, au village ou dans les campements en forêt, avec des religieuses (notamment sœur Carmen) qui nous ont accompagnés et avec lesquelles nous avons vécu ce projet.
Nous avons appris de nos amis Bagyélis, plus qu’il ne sera jamais possible de l’exprimer, simplement le partage d’une vie simple rythmée par la forêt, le besoin de se nourrir et de vivre ensemble.
Pendant nos temps de vacances nous avons aussi pu découvrir le Cameroun et ses mille paysages. Nous avons également eu l’immense bonheur de rencontrer des coopérants, des bénévoles, des touristes même, avec lesquels des liens exceptionnels se sont noués…..certains d’entre eux sont devenus nos meilleurs amis, notre autre famille, les parrains et marraines de nos enfants plus tard. L’été dernier nous avons fêté les 25 ans de cette rencontre….
Une tornade a emporté le toit de notre maison en avril 1992, nous obligeant à anticiper notre retour en France alors même que nous envisagions de rester pour une troisième année. Ce départ nous a laissé un goût amer d’inachevé, une blessure jamais vraiment refermée. Il ne se passe pas un jour sans que nous n’évoquions Bipindi : un prénom d’enfant, une anecdote, un mot en Bagyeli, une pensée…nous sommes en contact régulier avec Bipindi grâce au FONDAF qui continue à gérer le foyer, et qui nous envoie des photos de notre filleul, du foyer et des classes de préscolaire en forêt.
Cette expérience forte et, ô combien difficile certains jours, a constitué la fondation de notre couple, de notre future vie de famille, le moteur de notre vie. Partir si loin, pas seulement en distance mais en aussi brusque différence de mode de vie a été la chance de notre vie.

Hervé et Françoise