Nous sommes partis début septembre 1970, cinq jours après notre mariage. On avait 23 et 25 ans et on venait de terminer nos études à Lyon. À ma sortie d’école se profilait le service militaire, obligatoire à l’époque. Mais je n’avais pas du tout envie de faire l’armée… La coopération s’est présentée comme une alternative. La DCC existait depuis trois ans, nous savions qu’elle permettait à des couples de partir ensemble.

Nous n’avons pas vraiment eu le choix de la destination, mais ça n’avait pas d’importance : partir, c’était déjà une chance extraordinaire ! Nous avons tous les deux grandi dans le pays de Montbéliard (Doubs), dans un milieu modeste et assez fermé. Nos parents étaient ouvriers chez Peugeot. D’ailleurs, mes parents n’ont jamais accepté que l’on parte, et les gens du village se demandaient ce qui nous avait pris d’aller nous perdre dans la brousse africaine. Aller à Paris était déjà une expédition…

Nous avons pris l’avion pour la première fois, et je me souviens de notre impression en sortant de la carlingue, à Abid­jan : une chaleur suffocante. En se dirigeant vers le lieu de notre mission, à la frontière du Ghana, entre le soleil qui cognait et les kilomètres, on se demandait

Jean-Paul enseignait les maths et la physique et moi le français, dans le même collège de filles d’Agnibilékrou, tenu par des sœurs de la Providence de Portieux (Vosges). Le premier jour, je me suis demandé comment j’allais reconnaître toutes ces petites filles noires ! Au bout de quelques jours, je connaissais chacun de leurs prénoms. Comme Koulibali Barakissa par exemple, un nom qui me fait encore chanter l’oreille… Les filles étaient aussi curieuses de découvrir notre culture que nous, la leur. Elles venaient parfois chez nous, mais n’étaient pas envahissantes.

Nous avons plus sympathisé avec les Africains de notre village qu’avec les expatriés européens, avec qui nous ne partagions pas les mêmes valeurs. Beaucoup étaient venus pour faire fortune, dans une démarche que l’on trouvait néocoloniale… Pour cette raison, nous étions heureux de ne pas être basés à Abidjan : là, l’atmosphère nous semblait pesante, avec d’énormes écarts de richesse et une violence évidente. Quand nous y étions, nous n’avions qu’une hâte, retourner dans notre brousse ! L’environnement y était d’une qualité relationnelle et spirituelle remarquable.

En fait, le choc a été plus grand quand nous avons retrouvé la civilisation, à notre retour en France, que quand nous l’avions quittée. Ce séjour nous a ouvert l’esprit sur le monde et nous a permis d’affiner notre esprit critique. De retour en France, notre liberté, nous l’avions prise – même si nous sommes revenus vivre dans le Doubs pour des raisons familiales. À partir de là, nous avons pris l’habitude de voyager.

Ce séjour a été une expérience irremplaçable. Il nous a aidés à nous construire solidement. En Côte d’Ivoire, nous avons notamment été confrontés à la corruption, une question qui nous fait encore beaucoup réfléchir aujourd’hui. Nous avons aussi découvert un monde religieux ouvert là-bas, pas pesant du tout. Je m’attendais à des difficultés avec les sœurs qui tenaient notre collège, elles étaient en fait dix fois plus révolutionnaires que nous !

Elles s’habillaient en civil dans un souci d’accueil de l’autre, par exemple. Quant aux prêtres, ils acceptaient que les fidèles qui viennent à la messe conservent leurs coutumes animistes. Après ce séjour, nous avons été plus à même de marquer nos distances avec ce qui nous déplaisait dans la religion, son côté rigide.

En France, nous avons revu certains de ces prêtres et religieuses, ainsi qu’une ancienne volontaire. Mais nous ne sommes jamais retournés en Côte d’Ivoire. Il y a quelques années, nous sommes allés au Cameroun rencontrer la famille de notre belle-fille. Là, nous avons constaté peu d’évolution par rapport à l’Afrique des années 1970 – ou alors une évolution négative, vers plus de corruption et de terrorisme.

Nous avons eu trois garçons en France, puis nous avons adopté une petite métisse. Ce qui nous paraissait évident l’était moins pour nos parents… Plus tard, un de nos fils est à son tour parti en coopération avec la DCC : il est revenu du Cameroun avec une Camerounaise, qu’il a ensuite épousée. Aujourd’hui, nos neuf petits-enfants présentent un dégradé de couleurs assez important !

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